Discours – 75 ème anniversaire de l’assassinat de Georges Mandel en forêt de Fontainebleau (7 juillet 2019)

Je veux tout d’abord vous remercier tous d’être là aujourd’hui. Toutes les personnalités que j’ai citées, toutes les organisations dont j’ai rappelé la présence, ceux qui parfois sont venus de loin parce qu’ils tenaient à ce jour.

Ces remerciements ne sont pas de pure convenance. Ces remerciements viennent du cœur et sont à mes yeux d’autant plus justifiés et sincères qu’ils font apparaître en relief le petit nombre que nous sommes ce matin.

N’ayons pas peur des mots. Nous sommes un petit nombre, nous sommes même un trop petit nombre. Sa famille bien sûr, un sous-préfet, un maire, l’un de ses biographes, fut-il le plus talentueux…, ensemble, soyons lucides, ne formons-nous pas un bien modeste attelage, de biens maigres troupes, pour un si grand homme, pour un si grand destin ?

Célébrons-nous un héros local ? Célébrons-nous un anonyme, fut-il brave, héros ou martyr, comme ces otages, fusillés de la Plaine de Chanfroy, dont nous commémorons chaque année l’exécution à quelques kilomètres d’ici, en plein forêt de Fontainebleau ?

Nous sommes là certes. Mais est-ce bien là le juste hommage que notre République et ses institutions, que notre Nation dans son ensemble, devrait rendre à Georges Mandel ?

Est-ce la marque du juste hommage que la France devrait rendre à ce qu’il fut, à ce que fut son parcours politique, parlementaire et ministériel, à ce qu’il représenta, lui qui, d’un côté, fut honni, vomi même, par le régime de Vichy et tous les zélés suppôts du régime nazi, et de l’autre, symbolise l’esprit de résistance ?
Georges Mandel n’est-il pas à tout jamais « le Premier résistant de France » comme n’a cessé après la Guerre de le répéter Léon Blum, celui qui fut pendant 14 mois enfermé dans la même prison que Georges Mandel, celui qui aurait pu être choisi pour être tué à sa place lorsqu’il a fallu choisir une victime qui fut en même temps un symbole, en représailles de l’assassinat du vichyste Philippe Henriot par la Résistance ?

Cher Jean-Noel Jeanneney, à qui je voudrais redire à quel point je suis très sensible et touché par sa présence ce matin, vous écriviez en 1991 qu’« un demi siècle après sa mort encore, la mémoire de Mandel n’a pas laissé beaucoup de traces ». Si vous deviez reprendre aujourd’hui ce paragraphe des dernières pages de votre ouvrage, sans doute votre plume serait-elle plus dure encore, constatant que 25 années après, pour ce 75ème anniversaire de son assassinat, la République n’a pas plus ouvert les yeux sur l’apport de Georges Mandel, la force de son parcours et, au final, la trace qu’il a laissé.

Faudra t-il attendre le centenaire de ce lâche assassinat pour qu’un Hommage national soit rendu à cet homme-là ? Quelle date anniversaire faut-il attendre pour qu’au plus haute de notre République, les représentants des institutions qu’il a servi, qu’elles soient de l’Etat ou du Parlement, viennent ici, fouler l’herbe où il est mort, pour dire avec leurs mots ce que la France doit à Georges Mandel.
Un homme, nous le savons, qui, s’il a été jugé comme ayant manqué d’à-propos, de réactivité ou de sens de la manœuvre pendant les heures folles de mai-juin 1940, n’en reste pas moins le plus lucide de nos responsables politiques tout au long des années 30 sur cette inéluctable guerre avec l’Allemagne nazie qu’il voyait poindre.

Il restera aussi pour toujours comme l’un des plus engagés dans l’idée d’alliance avec l’Angleterre. Il restera comme celui qui, avant le gaullisme, fera souffler l’esprit de résistance au nom de son amour de sa patrie, mais aussi de son attachement féroce aux valeurs de cette République qu’il a tant servie et qu’il vénérait.
Ici, là ou nous nous dressons, c’est un homme qui a été lachement assassiné, mais c’est surtout un symbole. « La milice, expliqua Jacques Chirac en 1985, assassina l’homme qu’elle considérait comme le symbole le plus éclatant de la France qui dit non à l’abjection. »

Son parcours a été rappelé. Georges Mandel était un visionnaire, un réformiste, à l’esprit moderniste, très intéressé par la technologie. Il deviendra ministre, notamment des PTT, et fera d’une modeste administration technique un grand service public.

Georges Mandel a aussi été le premier parlementaire à comprendre le projet fondamental du nazisme, le premier à prévoir que Hitler préparait son pays à une guerre contre l’Europe. Dès novembre 1933, dans un discours, qui avec le recul de l’Histoire est impressionnant de lucidité, il alerte la Chambre des députés et l’opinion. La classe politique restera sceptique et la France passive.
Il faut lire, mais ici beaucoup les connaissent les pages que consacre le général de Gaulle dans ses Mémoires à ces jours de juin 1940 et à Georges Mandel. C’est Georges Mandel qui, lui disant « Vous aurez de grands devoirs à remplir », l’a envoyé le 14 juin 1940 représenter la France libre à Londres… Trois jours après, Mandel était arrêté une première fois, au moment même où Pétain constitue son gouvernement. Quatre jours après, c’est l’appel du 18 juin !

Prison, déportation, prison. Quatre ans de captivité. Jusqu’à ce 7 juillet 1944 où il est livré à la Milice et emmené en forêt de Fontainebleau. On est à quelques jours, quelques semaines de la fin de la guerre. Georges Mandel est assassiné, ici, une rafale de pistolet-mitrailleur, dans le dos, puis de deux balles dans la tête.
Permettez-moi de m’adresser aux plus jeunes. Vous l’avez bien compris : nous célébrons un homme a été assassiné ici, juste ici. Assassiné par qui ? Il a été tué par des Français, certes par des « ennemis de la France », comme l’indique la stèle devant laquelle nous sommes. Mais la mention est ambiguë, et c’est sans doute regrettable. Ces ennemis de la France n’étaient pas des soldats du régime nazis. Ils étaient des Français engagés au service de ce régime ennemi.

Au-delà, vous ne devez jamais oublier que l’ennemi, c’est l’intolérance et la haine. La République n’est jamais à l’abri. Faire vivre le souvenir c’est, en conscience, renouveler le pacte républicain et en faire vivre ses valeurs. Vous voyez autour de vous aujourd’hui des portes drapeaux. C’est à ceux qui ont servi ces drapeaux que nous devons tous, notre liberté.

Que vive la mémoire de Georges Mandel,
Que vive à tout jamais la mémoire des héros de cette guerre contre le nazisme,
Que vive à jamais les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité,

Vive la République, Vive la France.

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